Le 23 octobre 2025 se déroulait la présentation du Tour de France 2026 et de son étape reine reliant Bourg d'Oisans à l'Alpe d'Huez par le col de Sarenne. Ce même jour, j'ai lancé une pétition contre le passage du Tour 2026 au col de Sarenne. Cette pétition défendait un vaste espace naturel riche et sensible, menacé par la forte pression économique et touristique de deux des plus grandes stations de ski du monde (l'Alpe d'Huez et les Deux Alpes).
En quelques semaines, la pétition contre le passage du Tour de France 2026 au col de Sarenne a récolté des milliers de signatures. Plusieurs médias ont alors parlé de la pétition. Il y a d'abord eu ma tribune sur Reporterre, puis France Inter, Médiapart, Naiz (journal basque, bel article), Ouest France, France 3, AS, TF1, Géo, Le Dauphiné Libéré, Le Figaro, Orange, MSN, La Dépêche, RMC, Le Chasseur français, The Independent, Road, Cycling Weekly, Cycling News, Cylinguptodate, La Croix et de nombreux autres journaux. Par le biais de la pétition, tous ces médias se sont intéressés aux tétras-lyre, aux lagopèdes, aux perdrix bartavelles, aux marmottes et aux gypaètes barbus du col de Sarenne. Sans la pétition, je pense qu'aucun média ne se serait soucié du dérangement de ces animaux. De novembre à juillet, ces articles de presse ont fait une mauvaise publicité au Tour de France et ont mis la pression sur les organisateurs et les pouvoirs publics.
En tant qu'initiateur de la pétition, j'ai écrit une lettre ouverte au directeur du Tour de France le 29 novembre 2025. Cette lettre est restée sans réponse. Recherchant un compromis (malgré l'absence de dialogue), j'ai proposé en février 2026 de clore la pétition si les organisateurs s'engageaient à ne pas demander de travaux et à interdire le public entre Clavans-le-Haut et le col de Sarenne. Aucune réponse. J'ai par ailleurs contacté plusieurs associations. Des responsables associatifs m'ont fait comprendre que le Tour de France était une épreuve populaire et qu'il était délicat de soutenir une telle pétition dans un contexte économique tendu pour le milieu associatif (reposant notamment sur l'attribution de subventions). Notre démocratie est en forme.
Quelques années plus tôt, j'avais déjà lancé une pétition (12220 signatures) contre le passage du Tour de France 2013 par ce même col de Sarenne (l'épreuve passait dans l'autre sens, globalement descendant, ce qui posait moins de problèmes, sauf pour les travaux). J'avais alors compris que pour défendre une pétition « aussi gênante », pour résister aux nombreuses intimidations, un soutien associatif important était nécessaire. En 2013, ce soutien existait. Malheureusement, en 2026, seule une association ‒ normande ! ‒ a osé soutenir la pétition : le CREPAN. Aucune autre association ne s'est officiellement opposée au passage du Tour 2026 au col de Sarenne. Quelle déception ! Trop isolé pour faire face aux pressions à venir, j'ai décidé de clore la pétition le 30 avril 2026 (tout en appelant au boycott du Tour de France) ‒ je l'ai close mais pas supprimée. Les 15381 signatures sont restées comme un caillou dans la chaussure des organisateurs.
Malgré son absence de soutien officiel, l'association Mountain Wilderness a partagé la pétition de 2026. Mountain Wilderness a été la seule association à me répondre (autre chose que des politesses) et à ouvrir le dialogue, ce qui a abouti à la rédaction d'un courrier. S'appuyant sur nos 15381 signatures, Mountain Wilderness a envoyé, le 14 avril 2026, un courrier à la Préfète de l'Isère afin de limiter au maximum l'impact de l'épreuve sur l'environnement ; courrier reprenant des points importants de la pétition (mais ne demandant pas un passage par une autre route – alors que des alternatives existaient).
En juillet 2026, après plusieurs réunions, la Préfète de l'Isère a répondu à Mountain Wilderness. Elle a assuré qu'aucun véhicule ne pourrait emprunter la route pastorale sur un tronçon d'une dizaine de kilomètres (entre la bergerie située près de l'altiport et le hameau du Perron) du 16 juillet à 14h00 au 25 juillet à 23h00, soit pendant 9 jours, ce qui est exceptionnel. La Préfète a aussi assuré que l'accès au public serait interdit sur ce même tronçon dès la veille de l'étape à 18h00, ce qui est exceptionnel. Les forces de l'ordre ont ainsi barré l'accès au col de Sarenne à de nombreux spectateurs. La Préfète a également veillé à ce que les travaux soient moins importants qu'en 2013 et à ce que l'aspect et le gabarit de la route ne soient pas modifiés. Par ailleurs, le survol par hélicoptère du col de Sarenne a été interdit pendant toute la durée de la course, ce qui est exceptionnel pour une épreuve de cette ampleur (dont la diffusion télévisée dépend des hélicoptères). La Préfète a également demandé l'interruption de la sonorisation de la caravane publicitaire lors des traversées de plusieurs sites Natura 2000. La représentante de l'État a par ailleurs confirmé que la caravane publicitaire ne passerait pas par le col de Sarenne. Tous ces points étaient abordés dans la pétition dès le mois d'octobre 2025.
Avant la publication de cette lettre de la Préfète, les intentions des organisateurs du Tour de France restaient très floues. Le directeur du Tour de France n'avait à ma connaissance pris aucun engagement. Il n'avait d'ailleurs pas répondu à notre lettre ouverte. Sans la pétition, il est probable que les mesures prises pour préserver Sarenne aient été beaucoup moins importantes, voire quasi nulles. Ainsi, en 2017, lorsque le Critérium du Dauphiné Libéré (course cycliste gérée par les organisateurs du Tour de France) est passé au col de Sarenne (dans le même sens), la foule était présente sur les derniers kilomètres de la montée, où de nombreux véhicules étaient garés. Par contre, lors du Tour de France 2026, les derniers kilomètres de l'ascension du col de Sarenne étaient absolument déserts. La veille de l'étape, ASO a confirmé au journal anglais The Independent « avoir pris en considération la pression publique » pour préserver le col de Sarenne. Que cela vienne des organisateurs ou de la Préfète, des mesures radicales ont été prises... et les signataires de la pétition n'y sont sans doute pas pour rien.
Cependant si les derniers kilomètres de l'ascension de Sarenne ont bénéficié de mesures radicales lors du Tour de France 2026, ce n'est pas le cas des premiers kilomètres de l'ascension, où la foule était présente. Or, la première partie de l'ascension traversait également des zones sensibles (bien que moins spectaculaires à l'écran). Ces zones abritaient notamment des perdrix bartavelles (ZNIEFF de type 1, n° 38220004) et vraisemblablement des tétras-lyre ; deux espèces d'oiseaux rares et fragiles, nichant au sol, dont les petits naissent en juillet. Bien que moins important qu'initialement redouté, le dérangement de la faune a été nettement plus élevé qu'en temps normal, et ce certainement durant plusieurs semaines (en particulier durant le passage et les repérages des 16000 cyclistes de la course amateur l'Étape du Tour).
Les pétitions de 2013 et de 2026 dénonçaient les conséquences à long terme du passage du Tour de France au col de Sarenne. En 2013, des travaux d'ampleur ont considérablement modifié la route en supprimant les passages à gué, ce qui a augmenté la fréquentation automobile du col de Sarenne (et rendu l'étape de 2026 possible). Après le passage des coureurs en 2026, des habitants de Mizoën, village situé au pied du col, déclaraient à France 3 : « Ça crée de la surfréquentation dans des endroits qui ne sont pas faits pour ça. Les gens vont venir ici, poster ça sur les réseaux et, dans les semaines qui suivent, ça va devenir un enfer. » « Avant il y avait très peu de cyclistes qui venaient. Depuis la première venue du Tour, ça a augmenté un peu tous les ans. » Le maire de Mizoën ajoutait : « On subit en quelque sorte. Quand le Tour passe dans notre commune, on n'a pas vraiment notre mot à dire. On est juste tenu au courant. » À eux deux, les villages de Clavans et de Mizoën comptent environ 260 habitants. Parmi eux, nombreux sont ceux à avoir signé la pétition. Lorsque la démocratie devient gênante, certains décideurs oublient visiblement d'interroger les citoyens (que ce soit pour organiser le Tour de France ou les Jeux olympiques).
Au-delà du col de Sarenne, de nombreuses zones naturelles sont perturbées par les foules du Tour de France à une période où des espèces animales fragiles se renouvellent et reconstituent leurs réserves (avant d'affronter les rigueurs de l'hiver). Empruntés lors de cette même étape, les cols de la Croix de Fer et du Galibier sont aussi riches et fragiles que le col de Sarenne. Chaque année, les spectacles télévisés offerts sur des pentes comme celles du Ventoux et du Tourmalet ont de quoi interroger... Les alpages doivent-ils devenir des parkings ? Doit-on accepter de voir les espaces sauvages se transformer en stades géants ? Les habitudes doivent changer. Un équilibre doit être trouvé.
De façon générale, se pose le problème de la démesure des événements sportifs et médiatiques comme le Tour de France, les Jeux olympiques et autre Coupe du monde (empreinte carbone, empreinte lithium, empreinte uranium, myriade de véhicules, caravane publicitaire, dérangement de la faune, stades climatisés, trajets en avion, infrastructures démesurées, embouteillages, etc). De surcroît, tous ces spectacles si coûteux pour la Nature ont-ils vraiment un sens ? Pogačar a pulvérisé le record d'ascension de l'Alpe d'Huez, reléguant les grands champions dopés du passé à la deuxième division (prenant notamment sur cette seule montée plus de 2 minutes au vainqueur du contre-la-montre de 2004 : Lance Armstrong). Peut-on y croire ? Ne serait-il pas préférable de tourner nos regards vers les beautés simples et fragiles de la Nature plutôt que vers ces grands spectacles énergivores et douteux ?
En quelques décennies, nous avons brûlé des millions d'années de ressources fossiles (et cela en partie pour des caprices superficielles). Notre atmosphère est saturée de gaz carbonique. Les canicules n'en finissent plus. Les étés deviennent invivables. Nos forêts partent en flammes. Le béton prolifère partout. Continuellement bafouée, la biodiversité s'effondre sur tous les continents. L'avenir des générations futures est incertain. Mais nous continuons encore et toujours à alimenter nos chimères destructrices... sans nous soucier des souffrances de la Nature ̶ dont notre avenir dépend.
Cette pétition n'était qu'une goutte d'eau pour éteindre un incendie. Une goutte d'eau ne change rien, mais par milliards les gouttes finissent parfois par éteindre les flammes. Bref, protestons ! L'an prochain, lançons des pétitions contre le passage du Tour au col de Sarenne, aux cols du Galibier, de la Croix de Fer, du Tourmalet, de l'Iseran... Mieux encore : lançons des pétitions contre ces centaines de véhicules suivant les coureurs, contre la caravane publicitaire, contre les sponsors douteux, contre les transferts motorisés des équipes entre deux étapes, pour une course plus propre sans aucun véhicule sur le bord des routes... Inventons une nouvelle époque ! Arrêtons de penser : « Quel dommage ! » Osons dire : « Non ! » Non à l'extension perpétuelle du béton ! Non à un ciel rayé par les avions ! Non à un avenir sans horizon ! Protestons contre la destruction à petits feux de notre monde ! Défendons nos forêts, nos montagnes et nos rivières ! Tous en mouvement ! Débordons les puissants et joignons-nous aux bouquetins et aux papillons !
Matthieu Stelvio, le 4 août 2026



